De par la proximité du Rhin et de ses nombreux affluents, Plobsheim était autrefois un village de pêcheurs.

Le Rhin, jusque dans les années 50, était sauvage et capricieux : les crues ramenaient l'eau de fonte des neiges des Alpes dans la plaine d'Alsace ; Plobsheim en était protégé par une digue près du village. Et les affluents du Rhin -communément appelé Giessen- sillonnaient à travers la grande forêt du Ried, à l’emplacement actuel du plan d’eau.

L'un d'entre eux, le Rhin Tortu de son nom actuel, traverse toujours encore le village en se séparant en deux bras appelés localement « Dorfgiessen » côté Ouest et Dorfwasser côté Est.

Au centre de la commune se trouve encore la rue des pêcheurs, pour rappeler cette activité si importante autrefois. 

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Les familles de pêcheurs

Au cours des siècles, le village a compté plus de 30 familles vivant de la pêche. Cette profession s’est parfois transmise sur plus de 10 générations.

Dans les années 1950 à 1965, onze familles vivaient encore du produit de ce travail.

Ces familles de pêcheurs habitaient principalement dans le village sauf trois qui avaient leur maison dans la forêt du Rhin avant la construction du plan d'eau : les Finck, notamment Bernard, dernier pêcheur de la famille, les Lauffenburger et les Bauer. Ces trois dernières avaient leur maison près de la rivière du Geissengiessen, communément appelé Hadel, qui se jetait dans le Rhin plus au nord. Les Bauer et Lauffenburger étaient cousins et vivaient dans la même maison depuis qu’un acte notarial avait décidé de l’indivision de la bâtisse. Ils pêchaient ensemble et leurs épouses vendaient les poissons.

On peut aussi citer Jean Goetz qui a pêché en tant que professionnel jusque vers 1970 à une époque où le plan d'eau n'existait pas encore. 

Et encore Alfred Thalgott qui a continué à pêcher jusque dans les années 90. Son fils Martin a pris la relève en 1998, en devenant pêcheur professionnel jusqu'en 2016, année de sa retraite. 

Retrouvez une interview de Jean Goetz réalisée en 1973 en cliquant ici : "J'étais un pêcheur professionnel"

Quelques pêcheurs de Plobsheim :

Une grande variété de poissons

Si ces professionnels ont pu exercer leur art en jetant leurs filets ou leurs nasses dans les cours d’eau autour du bourg pendant de nombreuses années, c'est que les eaux étaient particulièrement poissonneuses.

Le fleuve et les bras du Rhin étaient riches en perches, brèmes, carpes et tanches. Il y avait aussi quelques carnassiers comme le brochet, le sandre, l'anguille et surtout le saumon.

Encore au 18e siècle, des ouvriers agricoles protestaient au sujet de leur nourriture : «On nous sert quotidiennement du saumon, nous en avons assez et souhaitons autre chose» !


 

Quelques noms de poissons du Rhin en alsacien :

le barbeau : a Barwe

le chevesne : a Furne

la perche : a Berschi

la brème : a Braase

le hotu : a Naas

la truite : a Forall

la lotte d'eau douce : a Rorvolick

la tanche : a Schleje

l’ablette : a Lûch

le gardon : a Rodele

le goujon : a Gressele

la carpe : a Karpfe

Et des carnassiers comme :

le brochet : a Hecht

le saumon : a Salme

le sandre : a Zander

l'anguille : a Ool

Les barques à fond plat

Les pêcheurs se déplaçaient sur une barque à fond plat d’une longueur de sept mètres, au moyen d’une rame ferrée. Celle-ci permettait de guider le bateau dans le courant et de prendre appui sur le fond de la rivière. Mais impossible de ramer sur le Rhin sauvage : le courant était trop fort. Le professionnel était contraint de tirer, depuis le bord, sa barque à fond plat, le long du cours d’eau.

Ces barques étaient avant tout utilitaires, mais elles servaient aussi le dimanche aux familles et amis pour des promenades à travers des paysages romantiques. Et lors des inondations, les pêcheurs professionnels louaient leurs barques à fond plat pour les déplacements. Cela leur apportait un petit revenu complémentaire.

La pêche

La journée d’un pêcheur commençait tôt. Il se levait tous les matins vers quatre heures pour rejoindre sa barque, amarrée au bord de l’eau. En remontant le cours d’eau, il relevait les nasses, filets ou pièges posés la veille. Enfermés dans un filet, carpes, brochets, gardons, perches et anguilles étaient remorqués derrière le bateau. Il fallait les conserver en vie pour les vendre au village tous les jours et particulièrement le vendredi*.

Les anguilles se prenaient dans les nasses en osier. Le saumon s’attrapait dans un piège carré à double battant, attiré par un leurre : un poisson en bois. La nasse était placée au fond de l’eau, face au courant, fixée aux deux extrémités par des piquets en bois. Le poisson y entrait en remontant le courant. En plus des nasses, les pêcheurs utilisaient aussi des filets de différentes tailles ou encore un carrelet.

Alors que la pêche était autorisée toute l’année dans le Rhin, elle ne l’était, pour les poissons carnassiers, que de mai à fin janvier dans les bras du Rhin. Il était bien sûr interdit de pêcher pendant la période de reproduction : pour le saumon, de novembre à décembre, pour les autres poissons : de février à fin avril.

Les lots de pêche professionnelle étaient vendus aux enchères tous les 5 ans. Les pêcheurs du village s’entendaient entre eux pour que les lots ne soient pas donnés à des «étrangers du village».

Quelques techniques de pêche :

La pêche au grand épervier :
Elle se pratique à 2 personnes : Un pêcheur tient le filet avec une corde attachée au poignet. Le filet est lancé depuis la barque placée en travers de la rivière.  le filet est ensuite vrillé  pour  que la cloche se resserre, en évitant de lever du fond, sinon le poisson s’échappe au lieu de  rester prisonnier dans les poches du filet .


La pêche au grand carrelet sur le Rhin, au petit carrelet dans les Giessen :
Ce filet de 1m20 est  soutenu par une armature, mobile sur un bateau ou fixe au bord de l’eau. Il est immergé puis relevé dès que la prise est  faite. Au 19e siècle, grand oncle de Bernard Finck pêchait des esturgeons pesant jusqu’à 100 kg au grand carrelet !

Les ingénieurs qui ont canalisé le Rhin ont fait construire des épis rocheux  transversaux dans le lit du fleuve. En période de basses eaux, les pêcheurs menaient leur barque entre deux épis où les eaux étaient calmes et la pêche était généralement fructueuse

La pêche au grand filet :
Il mesure  15m  et est tricoté en chanvre. Les ouvertures doivent respecter la taille conventionnelle. Il est  réparé avant chaque pêche.  Le filet est placé en travers de la rivière, maintenu au fond par des galets et possédait dans sa partie supérieure des flotteurs en bois. Il faut être à quatre pour relever le filet tout en maintenant la barque à place fixe.  Le prix de la vente des poissons était réparti entre les divers pêcheurs.


La pêche à la nasse :
Elle mesure 1, 60 m de long. En hiver, comme il y avait moins d’activité dehors, les pêcheurs tricotaient les nasses. Ils cherchaient du bois en forêt, en enlevaient l’écorce, le faisaient sécher pour pouvoir le tordre. Ils ôtaient la moelle à l’intérieur des branches de sureau qu’ils découpaient en tranches d’une vingtaine de centimètres et y perçaient des trous. Le bois tordu était ensuite enfilé dans les nasses pour permettre à celles-ci d’être stabilisées au fond de l’eau. Ils ajoutaient une tige métallique pour bomber la nasse ou plantaient un piquet en bois à l’avant et deux autres à l’arrière pour tendre la nasse. La nasse était placée au fond  de l’eau, face au courant, fixée aux deux extrémités par des piquets en bois. Le poisson y entrait en remontant le courant.

La vente du  poisson :

En l'absence de possibilités de réfrigération, il fallait conserver le poisson en vie et le vendre le plus rapidement possible. A Strasbourg, le marché aux poissons du vendredi réunissait de nombreux pêcheurs du Rhin et de ses affluents. Là, les pêcheurs pouvaient revendre leur pêche de la semaine à la pièce, sans pesée.

Il faut rappeler que dans la religion chrétienne, le vendredi est le jour de la Passion et de la mort de Jésus-Christ sur la croix. Ce jour-là, les croyants s'abstiennent de manger de la viande, ils font « maigre ». Maigre aussi durant le temps de Carême, c'est-à-dire 40 jours avant Pâques. Pour des repas somme toute équilibrés, ils se sont mis à consommer du poisson à la place de la viande les jours « maigres ».

Les épouses Bauer et Lauffenburger, tirant une petite remorque à 2 roues, venaient de la forêt à pied jusqu'à Plobsheim et les villages environnants pour vendre le poisson pêché le matin même par leurs époux, l’arrosant de temps en temps d’eau fraîche.

Charles Goetz faisait cet itinéraire avec ses vaches traînant des barriques de poissons. Bien souvent il avait déjà tout vendu entre Plobsheim et Eschau. 

En une heure en tramway, Bernard Finck allait livrer son poisson vivant jusqu’à Strasbourg. Les Juifs appréciaient particulièrement les barbeaux qu’ils tuaient rituellement. Les pêcheurs les appelaient « Judenfisch ».

Mais la plupart des pêcheurs de Plobsheim vendaient leurs produits au village, aux particuliers mais aussi aux restaurants du village comme La Vignette, les Deux Clefs et le restaurant du Moulin qui proposaient de la friture et la fameuse matelote alsacienne !

Le métier de pêcheur ne permettait pas de faire fortune. Beaucoup d'entre eux avaient une activité annexe : l’agriculture essentiellement en été et en hiver, le bûcheronnage dans la forêt rhénane. Plus tard, d’autres encore travaillaient à l’usine SACEM à Graffenstaden une partie de la journée.

Promenades familiales sur les barques des pêcheurs

La fin des pêcheurs professionnels à Plobsheim : plusieurs facteurs en cause

Aux premières années de la Révolution, vers 1792, on mesure une régression de la vie dans les rivières alsaciennes, liée à de graves problèmes de pollution. Cette pollution de l'eau était causée par le rouissage du chanvre qui se pratiquait à cette époque à travers toute l'Alsace dans de petits cours d'eau. Ceux-ci se déversaient ensuite dans l'Ill ou la Bruche, avant d'arriver dans le Rhin.

Au 19e siècle, la surpêche se rajoutant à la pollution, le déclin des poissons est conséquent. Sur décision ministérielle va être créé « l'établissement de pisciculture de Huningue » le premier du genre en Europe. Des millions d’œufs de truites, saumons ou encore carpes sont fécondés artificiellement avant d'être mis dans les rivières, de même que des alevins.

Dans les années 50, la canalisation du Rhin a causé la disparition des esturgeons et des saumons : ils ne pouvaient plus remonter le courant devenu trop violent pour la reproduction. 

Et avec le développement des usines chimiques, la pollution de l'eau a causé la disparition de nombreuses espèces de poissons. Après l’accident de l’usine chimique Sandoz à Bâle en octobre 1986, l’omble par exemple a complètement disparu.

De plus, les villages n’avaient pas encore de station d’épuration et ont rejeté longtemps leurs eaux usées directement dans les bras du Rhin. La pollution s’est encore accentuée.

En 1970, la mise en eau du plan d'eau a complètement modifié le paysage en supprimant de nombreux cours d'eau et en créant ce lac artificiel à côté d'un Rhin canalisé.

Un autre aspect à prendre en compte est l'évolution des habitudes alimentaires : le transport frigorifique a permis l'arrivée sur nos étals des poissons de mer qui ont supplanté les poissons d'eau douce locaux. Il faut dire aussi que les «poissons carrés» sans arêtes se préparent tellement plus facilement qu'un brochet ! Mais ils ont moins de saveur...

Une nouvelle pêche et de nouveaux prédateurs

Si les pêcheurs professionnels ont disparu à Plobsheim, de nombreux pêcheurs amateurs ont pris la relève avec le souci du respect de l'environnement et de sa faune. La société de pêche APPPMA a été fondée en 1926 pour les pêcheurs du dimanche qui souhaitent taquiner et manger quelques truites, carpes et goujons. Au plan d'eau, la population des poissons a pu se régénérer grâce aussi à une bien meilleure qualité de l'eau et le no-kill est pratiqué depuis quelques années maintenant.

La réintroduction du saumon est en cours aussi avec d'imposants travaux sur les barrages du Rhin afin de mettre en place des passes pour les poissons migrateurs.

Mais de nouvelles espèces ont fait leur apparition :
- les cormorans, oiseaux de mer à l'origine, se sont massivement installés en Alsace et font des razzias dans le plan d'eau local.

- Le silure est bien présent aussi dans tous les cours d'eau de Plobsheim. Le poisson est sa nourriture principale mais il apprécie aussi les petits canards, grèbes huppées et autres volatiles qui se font rares sur les rivières de Plobsheim.

Témoignage

En octobre 2009, Arsène Deiber a eu la surprise de trouver dans l'une de ses nasses dans le Dorfgiessen un énorme silure. Mesurant pas moins de 1,50 m, le poisson a fait la fierté du pêcheur. Par la suite, il en a pêché un autre avec 4 tanches dans son estomac !

Ces dernières années, Arsène a constaté la disparition des anguilles, des tanches ou encore des sandres dans le Dorfgiessen. Très peu d'écrevisses aussi, alors qu'elles étaient très nombreuses autrefois. Les silures en seraient-ils la cause ? Plus de truites non plus, l'eau est devenue trop chaude. 

Même les silures ont disparu ces 5 dernières années... plus assez de nourriture ? 

Les balades Nature-Patrimoine du Giessen

Notre association a choisi de s'appeler Le Giessen pour rappeler le rôle important de l'eau, aussi bien dans la vie économique que sociale du village autrefois.

C’est cette histoire que l'association veut transmettre avec ses «balades Nature-Patrimoine», en calèche jusqu'au lieu-dit «Les Sept Ecluses» au bord du plan d'eau puis avec un retour sur une barque à fond plat sur la rivière bordée de saules, tout en faisant connaître et aimer cet environnement aquatique qui fait partie du patrimoine de la commune. 

Sources :
- «Plobsheim autrefois, un village de pêcheurs» Article écrit par Michèle Barthelmebs dans l'annuaire de la Société des 4 Cantons n°28 en 2010.
- «Des Sept Ecluses à l'Altenheimer Hof» par René Deiber en 2022.
- Articles des DNA au sujet de Plobsheim, village de pêcheurs
- L’Alsace, le pays et ses habitants de Charles Grad (écrit en 1906)

Merci aux descendants  des pêcheurs pour les renseignements fournis à Michèle Barthelmebs pour l'écriture de son article en 2010.
ET merci à Martin Thalgott et Arsène Deiber pour la relecture de ce texte. 

 

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