Là seulement commençait la pêche. En remontant le Krimmeri, nous relevions les trente nasses posées la veille au soir dans des endroits connus de nous seuls. Carpes, brochets, gardons, perches, anguilles qui s'étaient laissé prendre au piège étaient enfermés dans un filet que nous remorquions derrière le bateau. Il fallait conserver les poissons en vie jusqu'au vendredi qui était jour de marché à Strasbourg.
A 8 heures, après le casse-croûte, nous allions travailler aux champs. Car la pêche ne rapportait plus assez d'argent pour vivre. C'est en 1820 que mon grand-père a acquis quelques lopins de terre pour y cultiver du blé et des pommes de terre. Déjà sous Napoléon, il n'arrivait plus à vivre du produit de sa pêche. Car je dois vous dire que dans ma famille on est pêcheur depuis plus de 200 ans. Malheureusement, je crois bien que je serai le dernier de la lignée.
Après avoir réparé les filets, en début d'après midi, nous faisions le chemin inverse pour poser les nasses du lendemain. Ce rythme immuable était interrompu une fois par semaine. Le vendredi après midi je me rendais à Strasbourg -à bicyclette à partir de 1913- où se tenait un important marché aux poissons. Là je vendais ma pêche de la semaine. A la pièce, sans peser. Le marché réunissait régulièrement plus d'une centaine de pêcheurs du Rhin et de ses affluents. Des Allemands venaient même de Fribourg proposer leurs poissons. Après 1918, ce marché a disparu et à partir de ce moment là je vendais mes brochets et mes perches à un grand restaurant de Strasbourg.
En hiver, lorsqu'il faisait vraiment trop froid et que le Krimmeri était gelé, nous nous rendions au bord du Rhin chasser les canards. Nous posions des filets sur la glace avec au milieu un canard domestique. Les oiseaux sauvages rassurés, se posaient près de lui. Nous n'avions plus alors qu'a tendre nos filets.
Aujourd'hui, tout ça c'est bien fini. En 1914, lorsque les bateaux ont commencé à descendre le Rhin, la glace se brisait et la chasse aux canards a disparu. Sur le Krimmeri plus personne ne pêche plus à la nasse. L'eau y est sale et avec le plan d'eau, le niveau est devenu très variable. Lorsqu'il descend, les poissons suivent le reflux. Malheureusement, lorsque le niveau remonte, les poissons ne reviennent plus.
De temps à autre, je remets pourtant mes bottes et déplie les nasses. Dommage que mon matériel ne serve plus. Que va-t-il devenir ? Mais je suis vraiment trop vieux maintenant...
Jean le pêcheur
(Propos recueillis par J.J. Schaettel en 1973)