Les épiceries d'antan

Autrefois, et ce, jusque dans les années 70, les épiceries étaient au cœur de la vie du village. En ce temps-là, les courses étaient une activité quasi quotidienne car la ménagère n'achetait que ce dont elle avait besoin dans l'immédiat. Cette dernière parcourait alors les rues, à pied ou à vélo, munie d'un cabas en toile dans lequel elle avait glissé le fameux filet «Garnel», aujourd'hui redevenu à la mode. Ces commerces, souvent familiaux, incarnaient bien plus qu’un simple lieu d’approvisionnement. Ils étaient des espaces de rencontres, d’échanges et de proximité qui favorisait le lien entre les habitants grâce au « ratsche », au bavardage. Les potins et les dernières nouvelles s'y déversaient et s'y redistribuaient au même titre que la marchandise.

Cliquez sur chaque photo pour l'agrandir et avoir la légende.

Les épiceries étaient indépendantes ou faisaient partie d'un réseau succursaliste. Certaines se résumaient à une pièce de la maison d'habitation, d'autres occupaient un bâtiment à part. L'épicier, ou plus souvent l'épicière, régnait en gardien du temple et tenait sa boutique souvent seul. Il accueillait les clients dont il connaissait les goûts et les habitudes avec le sourire. Il n'était pas rare qu'on le sollicite le dimanche ou un jour férié pour un article oublié la veille. Ce n'étaient ni plus ni moins des cavernes d'Ali Baba où flottaient des senteurs exotiques et enivrantes de café et d'épices.

Les Anciens se rappellent du tintement de la clochette quand la porte s'ouvrait, avec sur le comptoir en bois, l'imposante balance Roberval, instrument indispensable. Les étals et les rayonnages eux aussi en bois proposaient du sol au plafond un éventail de produits d'entretien, boissons, légumes et fruits frais, de la charcuterie, des pantoufles et même la Céphaline Hauth, aspirine fabriquée par la pharmacie de l'Homme de Fer de Strasbourg. Le gros sel était tiré d'un fût tout comme les harengs vendus au détail. La moutarde puisée dans un seau allait remplir le contenant présenté par le client. De grands tiroirs s'ouvraient sur du café en grain, du sucre candi en morceaux (nécessaire à la préparation de la liqueur de noix entre autres), du riz, des légumes secs, le tout vendu à la pesée. Bref, on y trouvait tout ce qui était nécessaire aux besoins simples des familles de jadis.

A l'époque, point de libre-service et point de calculette, les additions s'alignaient sur un bout de papier à l'aide d'un crayon ou d'un Bic et l'erreur n'était pas permise. Point de caisse non plus qui donnait la somme exacte à rendre à la cliente, savoir calculer était indispensable!

Les enfants, souvent chargés des petites courses, de l'un ou l'autre article oublié, étaient accueillis par l'épicière (ou l'épicier) qui les connaissait tous, avec un petit bout de « Wùrscht », une rondelle de saucisse. Et si une pièce de monnaie était cachée au creux de leur main, ils se régalaient d'un Carambar, d'un Malabar ou encore d'une barre de chocolat Poulain, d'un rouleau de réglisse, des « Schiffle » (ces petites gommes de la forme d'un bateau), des « Schneeballe » (boules de neige), des bonbons divers et variés entreposés dans des bocaux bien en évidence dès l'entrée...

Les épiceries de Plobsheim :

L'épicerie Oberlé (10 rue des pêcheurs)

Datant des années 1880, l'épicerie Oberlé, 10 rue des pêcheurs, semble être la plus ancienne de Plobsheim. Elle était toute petite et tenue par Eve Oberlé, née Thalgott, pendant que son époux Georges sillonnait la région en vendant des produits coloniaux comme du tabac et du café mais aussi des tricots, des couronnes mortuaires et des fleurs séchées. L'année de fermeture de cette épicerie ne nous est pas connue.

Epicerie Oberlé

D'Gasser Màrie ou Copal : fin 19e siècle jusque dans les années 70

Georges Woehrel a ouvert à la fin du 19e siècle une épicerie, «Speisereihandlung», au 235 Muhlstrasse, devenue aujourd'hui 15, rue du Moulin, à gauche juste après le pont du « Dorfwasser ».

En 1919, Adolphe et Marie Gasser ont racheté l'épicerie et construit une nouvelle maison en 1925 au même emplacement. De 1926 à 1938, Adolphe travaillait comme ouvrier à l'usine de Graffenstaden et louait l'épicerie à son beau-frère Geoffroy Bapst.Après la seconde guerre mondiale, Marie Gasser reprit le magasin qu'elle confia ensuite à sa belle -fille.

Durant les années 60, l'épicerie devint une succursale de la « Copal », coopérative alimentaire créée par les frères Meyer de Duttlenheim. Cette enseigne proposait régulièrement des promotions sur certains articles. Alice Daul en a été la dernière gérante.

Meyer Copal

A la fermeture de cette épicerie, Henri Ulmer y a vendu pendant quelques temps des fruits et légumes. Et dans les années 80 Patrick Stengel y installa une boutique de vêtements «Stentex». Aujourd'hui ce bâtiment est devenu une maison d'habitation.

De Keller ou s'Bander Lehnel : vers 1920 jusque dans les années 70.

Au 4, rue du moulin, en face de la mairie, se trouvait une petite maison à la place de la pizzeria actuelle. Après la première guerre mondiale, Madeleine et Joseph Keller y tenaient une épicerie sous l'enseigne Edeka, On la surnommait «Bander Lehnel» en souvenir de son grand-père Michel Bender.

Edeka-Gruppe a été créé en 1898 à Berlin et en 1911, l'E.d.K. (d'une coopérative d'achat d'épiciers allemands) a formé la marque d'entreprise Edeka valable jusqu'à aujourd'hui. En France elle a rejoint «les Mousquetaires» qui appartient au groupe «Intermarché».

Quand le voisin boulanger-buraliste ferma, le débit de tabac fut transféré à l'épicerie des Keller. On devait y déclarer les fruits à distiller, y chercher et ramener les «cols de cygne» des trois alambics fixes de Plobsheim.

A l'entrée de cette vieille épicerie se trouvait le tonneau en bois rempli de harengs salés. Au moment de l'achat, ils étaient emballés dans du papier journal. Quand les enfants venaient en acheter, l'épicier plaisantait en disant: « Ah, tu as de la chance! Il y a une demi heure, j'ai remonté la rivière avec ma barque pour ramener les harengs» ! Il jurait aussi que son camembert «Rossberg» était le meilleur ! Et quand les mêmes enfants venaient parfois acheter des paquets de quatre cigarettes «Les Parisiennes» pour fumer en cachette sous les ponts, Joseph Keller leur disait d'un air narquois : «Ce n'est sûrement pas pour ton père !»

Dans les années 70, l'épicerie fut démolie et remplacée par la boucherie-charcuterie Schaub-Schmitt avant que le bâtiment ne soit utilisé par "Pizza Gogo". 

Epicerie-mercerie Fischer-Sadal : de 1926 à 1974


Au numéro 1, rue de la Digue, Jean Fischer fit construire une bâtisse à la place des écuries à côté de sa maison. Elle devint une épicerie-mercerie de 1926 à 1932. A l'époque, toutes les ménagères faisaient de la couture, de la broderie, elles reprisaient et tricotaient. Il fallait donc, dans chaque village, au moins une mercerie.

Par la suite, Michel et Louise Baerst louèrent le lieu sous l'enseigne Sadal (Société d'Alimentation d'Alsace et de Lorraine). D'où le surnom «Sadalwies» de Louise. Pendant la seconde Guerre Mondiale, le nom du magasin fut germanisé en Elhak. Puis il redevint Sadal à la fin des hostilités.


La Sadal, société anonyme à succursales multiples, fut constituée en 1918 afin de vendre directement du producteur au consommateur. Elle créa et assura le fonctionnement de 90 magasins. Dans les années 1930, le siège administratif et les entrepôts se déplacèrent route des Romains à Koenigshoffen. Cette société disparut en 1979.

Ce commerce de Plobsheim fut géré de 1940 à 1970 par Charles et Louise Huttel. Charles et son gendre se déplaçaient chacun avec une camionnette Citroën pour desservir des villages sans commerce. Après 1974, l'épicerie céda la place à d'autres activités. De nos jours s'y trouve un cabinet dentaire.

D'Frànz ou Soca : de 1927 à 1990

En 1927, François Mutschler créa un atelier de vente et réparation de vélos au 18, rue du Rhin. Il y ajouta un magasin d'alimentation tenue par son épouse Léonie.

En 1952, son fils René reprit l'atelier et construisit une nouvelle maison pour agrandir l'épicerie sous l'enseigne Egée. Dans l'ancienne maison, il proposait des décors mortuaires, des sabots, des outils, de la vaisselle, des articles cadeaux, des bouteilles de gaz, des vélos et du carburant pour les mobylettes et Solex.

Grâce au dynamisme de son épouse Hélène, les affaires marchaient si bien qu'en 1963, l'épicerie fut agrandie : une supérette vit le jour, sous l'enseigne Soca, numéro 334.

La centrale d'achats Soco-Rhin était basée à Koenigshoffen. Tout au long de l'année, le client pouvait acquérir des timbres pour financer le colis de Noël.

A l'époque où le téléphone était encore rare, le médecin d'Eschau, Fernand Nagelé, venait tous les matins pour savoir quels étaient les patients à visiter. Les familles des malades l'avaient prévenu en inscrivant leur nom dans un cahier de l'épicerie.

En 1978, Francis Schalck et son épouse Nicole née Mutschler reprirent les deux affaires. Ils démolirent l'ancienne maison et la supérette fut agrandie jusqu'à occuper l'espace de la cour. Le vendredi, Francis sillonnait Plobsheim pour livrer à domicile les achats encombrants, les caisses de boissons et les bouteilles de gaz qu'il branchait chez le client. Puis il ramenait les bouteilles vides. Ce service était très apprécié.

En 1990, cessation de l'activité face à la concurrence du Super U d'Eschau. Le frère de Nicole, Gérard Mutschler, y ouvrit le restaurant «l'Auberge des Arts». De nos jours, celui-ci a laissé place à des appartements.

Les succursales « Coopé »

En 1902, à Strasbourg, dans le sillage du mouvement coopératif, 125 ouvriers métallurgistes strasbourgeois se réunirent pour la première Assemblée Générale Constituante de la Coopérative de Strasbourg et Environs et fondèrent au Port du Rhin le «Konsumverein für Strassburg und Umgegend». Le mot Konsüm est resté très longtemps dans le vocabulaire des Alsaciens. L'objectif : de meilleurs prix pour tous et une meilleure distribution. Son modèle plaçait le consommateur et le producteur dans un modèle coopératif. On appelait communément ces épiceries des « Coopé ».

Le client pouvait être sociétaire et touchait des points de fidélité, des petits timbres rouges que l'on collait sur un support papier. Ceux ci permettaient de se procurer à bon prix un «colis épargne» ou du charbon entreposé à Illkirch-Graffenstaden. Certains produits, comme la chicorée Arlatte, offraient sur leur emballage des bons à découper. La Coopé assurait même les mobylettes. Les enfants des employés de la coopérative pouvaient profiter de la colonie de vacances Coopé installée à Klingenthal.

La première succursale ouvrit ses portes au 15, rue des Dentelles, à Strasbourg.

En 1932, 30 ans après sa création, la « Coopé » comptait déjà 136 succursales dans le département du Bas-Rhin. Après la période de la Seconde Guerre mondiale, elle en comptait 365 dans le département. Comme d'autres enseignes, elle fit longtemps partie du paysage de nombreux villages.
En 1961, à l'apparition du libre-service, la Coopé ouvrit le premier supermarché Coop de France à la Meinau.

La « Coopé » rue de l'église

Au milieu du 19e s., Chrétien Mathis, originaire de Muttersholtz, rachète l'ancienne école communale située au 4, rue de l'Eglise. Il diversifie son activité en embauchant tour à tour différents boulangers dont Philippe Mettler (1834-1897), futur propriétaire du Restaurant "Au Cerf"'.

Le garde-chasse Martin Kammerer (1836-1907) s'installe ensuite avec sa famille dans la maison pour y exercer plus tard les métiers de boulanger et épicier.

Dans les années 1890, le boulanger Jacques Gasser en devient le propriétaire. Sa veuve, Salomé Erb, épouse en secondes noces l'agriculteur Frédéric Lutz qui devient boulanger en 1905 mais abandonne par la suite son métier pour se consacrer totalement à l'épicerie. En 1950, l'épicerie devient la Coopé n°314, gérée par le fils de Frédéric Lutz, Eugène, et son épouse Caroline. Le magasin prospère jusqu'à être agrandi sur la partie Est. Il ferme définitivement en 1980 pour devenir un cabinet médical. 

La « Coopé » rue de la Poste

L'autre Coopé de Plobsheim a été ouverte vers 1950 au numéro 1, rue de la poste. La Coopé n°251, appelée à Plobsheim le « Konsüm », était géré dans les années 50-60 par Robert Schon, toujours vêtu d'une blouse blanche au logo de l'entreprise, coiffé d'une casquette et le crayon derrière l'oreille. Son épouse Marguerite le secondait parfaitement. Cette Coopé disposait d'une caisse enregistreuse volumineuse, avec des touches grossières et une manivelle validant bruyamment l'addition autorisant ainsi l'ouverture du tiroir caisse. Les caisses de diverses boissons en bouteille en verre, comme le vin rouge «Corbeille d'Or» étaient ramenées à la maison avec une carriole en bois, «de Karich», tirée par les gamins.

Et la Coopé de la rue du Jeu des Enfants

En 1980, après la fermeture du restaurant de la Vignette (8, rue du jeu des enfants), l'Union des Coopérateurs d'Alsace y installe une supérette dirigée par un couple mandataire pendant un an. Retour aux origines puisqu'au début du XXe siècle, ce restaurant était également une « Spesereihandlung », c'est à dire une épicerie !

Alfred Schwentzel, qui a fait son apprentissage chez Eugène Lutz rue de l'église, puis tenu le Konsüm rue de la Poste, à la retraite de M. Schon, accepte la gérance de la supérette de 1981 à 1995. C'est un vaste magasin moderne avec des rayons Boucherie-Charcuterie, Boulangerie-Pâtisserie, mais aussi de l'ameublement et de l'électroménager sous la marque «Arc en Ciel». Le vendredi, en hiver, le rayon Poissonnerie était bien achalandé.

Puis dans les années 70, c'est l'explosion des supermarchés. La Coop développe les chaînes «Rond-point», puis les «Maxi». Avec l'ouverture du Rond Point à Geispolsheim, des petits points de vente sont fermés, dont celui de Plobsheim. Des appartements sociaux ont été aménagés dans l'immeuble.

L'enseigne COOP n'a pas survécu au 21e siècle et notamment à la crise de 2008 plongeant l'entreprise dans d'interminables plans sociaux jusqu'au dépôt de bilan en 2015. Ses magasins les plus importants ont été vendus à E. Leclerc tandis que les supérettes ont été cédées à Carrefour.

Sources :
- Pour la Coopé: Alfred Schwentzel / Un article de Denise Lallemand- Soltana dans la revue «au coeur de Seltz», 2023
- Le livre «Hofname» de Plobsheim
- Le Giessen Infos n° 42 de mars 2024

 

Retour à la page Métiers et commerces d'autrefois