La maroquinerie Deiber

Lorsque nous arrivons à la maroquinerie en ce jour de printemps 2025, toute la famille est au travail : Arsène, Lucette et leur fille Chantal sont assis chacun devant une machine à coudre en train d'assembler des sacs en toile pour une société de nettoyage. Pierre, le mari de Chantal, est en train de mettre du sable dans des sacs en cuir : ce sont des poids qui seront utilisés dans des cabinets de kiné. Après la salle de couture, on accède à la salle de découpe du cuir où sont entreposés les gabarits ainsi que les rouleaux de tissu, simili-cuir et cuir.

Sur les photos ci-dessous on peut voir la famille au travail : Chantal et Lucette à la couture, Pierre et Arsène à la table d'assemblage. 
Cliquez sur les photos pour les agrandir et voir leur légende.

Cette maroquinerie a une longue histoire, mais commençons pas le début.

Le fondateur : Albert Deiber né en 1913


Albert Deiber né en 1913, le père d'Arsène, a créé cette entreprise avant la seconde guerre mondiale (photo). Déjà tout petit, il avait annoncé à ses parents qu’il voudrait coudre du cuir. Sa mère lui avait rétorqué : « Mais tu veux vraiment travailler pour des femmes durant toute ta vie ? »

La guerre s'étant invitée en France en 1939, Albert a dû attendre sa démobilisation de l'armée française pour suivre une formation au Neudorf et passer son diplôme de sellier en 1942. Il travaillait à l'étage de la maison familiale, étage qu'il avait rajouté en 1936. Il faisait des réparations en sellerie, mais très vite il s'est spécialisé en maroquinerie en confectionnant essentiellement des sacs, des serviettes et porte-documents. Dans le hangar, il créait aussi des matelas et des canapés.

En 1943, la guerre l'a rattrapé encore une fois et il a été incorporé de force dans l'armée allemande. Or il lui avait été demandé de fabriquer des cartouchières pour l'armée allemande. Normalement, en tant que travailleur pour l'Allemagne, il n’aurait pas dû partir au front. Quand il a posé la question, l'Ortsgruppenleiter de Plobsheim lui a laissé le choix : ou c'est lui qui partait, ou il désignait quelqu’un qui allait partir à sa place !

Alors il est parti à la guerre et a eu la chance d'en revenir en 1945.

 

En 1946, il a fait construire l'atelier accolé à sa maison. A ce moment-là, il a pu embaucher deux employés et s'est mis à fournir essentiellement la maison Huss, meilleure boutique de maroquinerie de Strasbourg, place de l’Homme de Fer. Il avait l’exclusivité d'un cuir pour des sacs de voyage, des valises gigognes de 45 à 70 cm et des sacs à chapeaux. Ce cuir était préparé dans les tanneries de Barr.

Le fils d'Albert, Arsène, né en 1936


Son fils Arsène, né en 1936, savait déjà coudre des pièces manuellement à 10 ans. En apprentissage dans l'atelier familial et formé par un père minutieux, il a passé son CAP puis son brevet de maîtrise en 1966 alors qu'il était déjà marié et papa de trois filles. Pour son brevet, il a réalisé une valise taille 60 aux coins arrondis, entièrement cousue main.

Dans les années 50-60, la maroquinerie employait jusqu'à quatre ouvriers. Le travail du cuir était à cette époque un métier d’homme : il fallait de la force pour couper puis coudre le cuir. Ce sont essentiellement des valises tout cuir qui étaient fabriquées à ce moment-là. Pour un modèle de 60 cm, une heure était nécessaire pour exécuter les coutures tout autour. La couture à la main se faisait près des fenêtres pour profiter de la lumière. Les pochettes de qualité avaient un intérieur en cuir de chèvre. Tout était cousu main ! Chaque article, une fois terminé, était examiné sur la table à retouche avant d’être livré.

Mise en place d'un magasin tenu par Lucette

Dans ces années-là, la maroquinerie est toujours restée fidèle à la famille Huss, célèbre magasin de maroquinerie de Strasbourg. Cette dernière n'ayant pas de descendant, la boutique a fermé vers 1965. Coup dur pour la maroquinerie Deiber qui a dû trouver d'autres débouchés pour pouvoir vendre sa production. Elle s'est mise à fournir les boutiques Menzer et Adam de Strasbourg, ainsi que des boutiques à Sélestat et Colmar.

Un point de vente attenant à l'atelier a été ouvert à ce moment-là rue du Rhin. C'est Lucette, la femme d'Arsène, qui était en charge du magasin. A la base, Lucette était couturière. C'est d'ailleurs elle qui a cousu sa robe de mariée ! Elle a intégré tout naturellement l'entreprise en aidant à la couture.

La famille Deiber y vendait des sacs à main, des pochettes, des porte-monnaie et portefeuilles, des porte-bijoux aussi, et bien sûr pour les écoliers, des cartables et des trousses. Tous les Plobsheimois y faisaient leurs achats de rentrée scolaire ou encore de cadeaux divers. 

Reprise de la maroquinerie en 1978 par Arsène et Lucette

En 1973, la famille a décidé d'agrandir l'atelier en rajoutant un bâtiment à l'arrière avec une grande baie vitrée de manière à profiter de la lumière du jour, notamment pour la découpe. Celle-ci se faisait maintenant à l'aide d'une presse hydraulique (18 tonnes de pression) qui permettait une découpe nette, sans bavures, et surtout de plus grandes séries : par milliers pour les étuis de manucure, les pochettes pour les cartes d'identité, les porte-lettres et les rouleaux à bijoux, tous très à la mode en cette époque.

En 1978, Arsène et Lucette ont repris officiellement l'affaire après le départ à la retraite d'Albert. Mais ce dernier a continué d'être présent tous les jours dans l’atelier, ne pouvant pas lâcher « son bébé ». Arsène s'est mis à chercher une nouvelle clientèle à Wissembourg ou encore à Colmar et Mulhouse, villes dans lesquelles il démarchait les maroquineries ou encore les boutiques de souvenirs.

Productions en grand nombre

A ce moment-là, les valises commençaient à venir de Chine ou de Taïwan. Cela a marqué la fin des valises tout cuir. Il a donc fallu se tourner vers de la petite maroquinerie : une dizaine de sortes de porte-monnaie était proposée, dont le fameux portemonnaie « alsacien », des porte-clés aussi. Un grossiste de Colmar prenait chaque mois 500 porte-clefs et 500 porte-monnaies de divers modèles. L'entreprise a été sollicitée aussi pour compléter les catalogues des artistes peintres « pied et bouche » : porte -documents, pochettes diverses et porte-clefs.

Arsène et Lucette feront croître l’affaire, avec une demi-douzaine d'employés en moyenne. Le fenil a même été transformé en un autre atelier, doublant ainsi sa surface. Le cuir était acheté essentiellement aux Tanneries de France à Lingolsheim.

Mais aussi créations

Pour les travaux sur commande, le processus était le suivant: d'abord créer plusieurs échantillons, les soumettre au client pour avoir son choix définitif, de même que la sélection de la qualité de cuir et de la couleur. Ensuite faire fabriquer une matrice en fer par un outilleur spécialisé, cette matrice devant supporter la pression de 18 tonnes lors de la découpe du cuir. Puis le collage et au tour des machines à coudre d'entrer en action avant la pose de boutons ou décorations.

Arsène aimait bien ces moments de création mais son activité préférée a toujours été la couture du cuir à la main.

Une affaire qui a du succès

D'octobre à Noël, les commandes étaient nombreuses : ceintures, sacs à main, serviettes américaines et porte-documents. Les journées de travail étaient longues et la famille ne connaissait pas le repos quand il y avait des livraisons à honorer. Arsène arrivait tous les jours à l’atelier à 7h et y restait jusqu'à midi. Puis il reprenait de 13h à 19h. Les ouvriers travaillaient de 8h à 12h et de 13h30 à 18h. Au plus fort de l’activité, il n’était pas rare de voir Arsène à l'atelier jusqu’à 23h de même que le samedi matin. Une heure par semaine était réservée au nettoyage des machines. La famille se souvient avoir travaillé l'une ou l'autre fois toute la nuit pour pouvoir honorer une commande.

Pas de vacances d'été pour la famille puisque c'est à ce moment-là qu'il fallait préparer les trousses et cartables pour la rentrée scolaire ! Durant de longues années, on pouvait trouver dans le magasin Deiber de beaux cartables tout cuir fabriqués « maison », avec en décoration, le célèbre cheval , pressé à chaud sur le cuir. Ces cartables accompagnaient toute une vie, scolaire d’abord, puis une vie de travail en se transformant en «Frasdachel» pour les ouvriers d’usine, c'est-à-dire le sac contenant le repas de midi.

Succession assurée par Sabine et Chantal

La succession de la maroquinerie Deiber a été assurée par deux des enfants d'Arsène et Lucette. En effet, Sabine et Chantal sont entrées en apprentissage à 14 ans, de même que Véronique, la voisine. Toutes trois ont fréquenté le lycée Baldung Grien de Strasbourg (actuellement lycée Oberlin). Sabine était la seule fille de sa classe car la découpe du cuir toujours aussi difficile restait un métier d'homme. Dans la classe de Chantal il y avait nettement plus de filles, celles-ci se destinant à la couture en habillement. Chantal a eu son brevet de compagnon en 1981.

L'entreprise s'est diversifiée en fabriquant de plus en plus d'objets en vinyl (arrivé sur le marché dans les années 70) et en essayant de répondre aux demandes des clients, tout en restant dans la tradition du cuir. Au vu du succès de la maroquinerie Deiber à cette époque, il aurait pu être envisageable d'ouvrir une boutique à Paris, en se plaçant dans le haut-de-gamme. Un rêve qu'a évoqué Arsène.

Reprise de la maroquinerie en 1996 par Chantal et Pierre

En 1996, Arsène et Lucette ont pris à leur tour une retraite bien méritée pour laisser l'entreprise à Chantal et son mari, Pierre qui, après une formation d'électro-technicien s'est mis aussi à travailler à la maroquinerie, principalement dans la découpe et la réalisation de gabarits, Chantal s'étant spécialisée dans la création de ceintures dans les années 2010. Arsène et Lucette sont bien sûr toujours là pour apporter leur aide dès que les commandes sont importantes et nécessitent de la main d’œuvre.

Aucun repreneur ne s'étant manifesté, l'entreprise a fermé en décembre 2025 avec le départ à la retraite de Chantal.

 

Une belle histoire familiale, un métier exercé avec passion et cœur par trois générations, qui restera dans la mémoire de Plobsheim.

Un grand MERCI à Arsène et Lucette Deiber, leur fille Chantal et son mari Pierre pour leur témoignage et la confiance accordée au Giessen. 

 


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