Le battage des céréales à l'ancienne

Le battage, de quoi s'agit-il ?

Le battage est une opération consistant à séparer les graines de céréales de l’épi. Ce travail s'est fait longtemps à la main, avec un fléau.

Le fléau se compose de deux bâtons attachés bout à bout par une corde, une lanière de cuir ou un nerf de bœuf. L'une des parties de cet instrument est le manche, l'autre est le fléau proprement dit, ou batte. C'est avec cette dernière que l'on frappe les gerbes de blé.
D'un mouvement ample et précis, l'ouvrier relève le manche au-dessus de sa tête et fait tourner la batte avant de l'abattre sur l'aire de battage en allongeant obliquement le bras de façon qu'elle retombe à peu près horizontalement sur les gerbes de blé. Il est important que la lanière qui attache le fléau au manche soit suffisamment souple pour permettre un tournoiement souple.

De nos jours, les grandes moissonneuses-batteuses coupent les céréales et séparent dans la foulée les grains de la paille.

 

Mais avant le battage, le fauchage


Le fauchage des céréales au moment de la moisson s'est fait longtemps aussi à la main, de même que le fauchage de l’herbe lors de la fenaison puis du regain, le regain étant la deuxième fenaison en fin d'été.

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Après la Première Guerre Mondiale, ces faux sont remplacées peu à peu par une faucheuse tractée par deux chevaux ou deux bœufs. Pour la récolte des céréales en vrac comme l’orge, le seigle et l’avoine, on installait un aileron conique en tôle galvanisée (« Nòch » en alsacien) sur la barre de coupe pour faire glisser les tiges. Pour le blé, la faucheuse était équipée d’un deuxième siège où une personne ramenait, à l’aide d’un râteau spécial, les tiges sur un plateau incliné. Une pédale faisait partie de l’équipement (« Àblejjer » en alsacien) pour les basculer au sol.

Ensuite, il fallait en faire des gerbes. C'était en général le travail des femmes qui, à l’aide d’une faucille, les formaient. Ces gerbes étaient ensuite liées avec une poignée de tiges de blé. Ce liage était souvent accompli par des enfants dès l’âge de dix ans. Pour finir, les hommes rassemblaient les gerbes terminées en meule.

Dans les années 1950, cette pratique fut remplacée par une faucheuse-lieuse (« Majbìnder »). Cette machine nécessitant l’assistance de quatre chevaux, les agriculteurs s’associaient en général à deux pour moissonner ensemble. A Plobsheim, un seul agriculteur avait une petite faucheuse-lieuse tirée par seulement deux chevaux.

Avec l’arrivée des premiers tracteurs, ce travail devint moins pénible.

Le battage mécanique à Plobsheim

Mais revenons-en au battage : dans les années 1920, le battage à la main est peu à peu remplacé par une batteuse (« a Dreschmàschin ») qui va faciliter ce travail.

Les premières batteuses étaient actionnées par une locomobile à vapeur, cette machine à vapeur comprenant deux parties : la chaudière génératrice de vapeur sous pression et le mécanisme ou machine à vapeur proprement dite.

La batteuse de Plobsheim appartenait à la caisse du Crédit Mutuel de Dépôt et de Prêt (« Spàr ùn Dàrlehnskàss ») qui louait encore d’autres machines agricoles comme le semoir à grains, le pulvérisateur. Cette machine se trouvait dans un hangar (« Màschineschopf » ), à l’emplacement de l’actuelle caserne des pompiers, rue du Rhin.

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Juste avant la période de moisson, une réunion des agriculteurs avait lieu dans la cour de l’école du Château pour établir le planning de la machine et composer des équipes de volontaires. Souvent les postes étaient attribués aux mêmes d’une année à l’autre. Chaque agriculteur aidait à tour de rôle chez les autres. Pour compléter l’équipe, des journaliers, comme Auguste Schwartzmann (dit Bitschy Güscht), s’engageaient pour une modique somme d’argent.

Le travail de battage

Au début de la moisson, la batteuse restait dans un premier temps sur le site du hangar et les petits exploitants agricoles qui n’avaient que quelques ares de céréales, venaient y battre leurs céréales. Parfois de plus gros fermiers battaient aussi sur place. Le battage durait environ une à deux heures. L’entraide était courante pour que cela aille au plus vite car tout était planifié pour que la machine prenne ensuite le chemin des fermes.

L’équipe était composée de plusieurs hommes : trois sur le tas de céréales à battre (« de Stock »), deux porteurs de sacs, deux à l’alimentation des gerbes, un à la lieuse, deux pour la paille, un pour enlever la petite paille (« Schìttelsträu ») entre la batteuse et la lieuse et enfin le conducteur de la machine.

Citons quelques-uns de ces conducteurs à Plobsheim: Théophile Bapst qui conduisait encore une machine à vapeur, Albert Gewinner, Jacques Hornecker et le dernier : Aloise Barthelmé secondé souvent par Albert Muthig.

Tant que la machine était entraînée par la locomobile à vapeur, le conducteur devait venir très tôt le matin pour alimenter la chaudière avec du bois ou du charbon. Lorsqu’ elle était allumée, il fallait attendre plus d’une heure pour que l’eau chauffe, se transforme en vapeur et que celle-ci, libérée par des robinets, arrive dans les pistons pour les pousser et leur donner un mouvement de va-et-vient. 

Dans les années 60, avec le moteur électrique, le travail était bien sûr simplifié.

Georges Fischer et son épouse Marie avaient un dépôt de boissons proche du hangar de la batteuse, rue de la Forêt-Noire. Leur bière et leur limonade étaient très appréciées au moment du battage. Cela mettait de l’ambiance !

La batteuse en tournée dans le village

Les jours suivants, la batteuse partait en tournée dans les grandes fermes du village. Cette tournée différait d’une année à l’autre, démarrant tantôt au nord du village, tantôt au sud.

L’équipement se composait de plusieurs éléments: la machine (la batteuse ), la lieuse, un chariot avec le moteur électrique, un chariot avec les différents accessoires: tamis, courroies, gaines. L’installation de la machine n’était pas la même dans toutes les granges : souvent la lieuse (« Bìnder ») entrait en premier, ensuite le batteur, dans d’autres fermes, c’était l’inverse.

Dans les rues où la batteuse passait chaque année, le branchement électrique était installé sur un poteau en bois. Le maître électricien Geoffroy Bapst branchait des perches et l’installation restait en place plusieurs jours et servait à trois ou quatre fermes. Ainsi dans la rue de la Retraite, le même branchement servait d’abord à la famille Lutz, puis celle des Baerst, ensuite celle des Landmann, suivie par la famille Bapst et enfin celle des Gruber. Les perches étaient alors démontées pour être mises ailleurs.

Un travail d'équipe

Ceux qui alimentaient la batteuse (les engreneurs) dans les vieilles granges à la hauteur réduite étaient obligés de travailler toute la journée à genou. Ils s’étaient fabriqué un couteau à partir d’une vieille faucille. Ils le nouaient au poignet pour qu’il ne tombe pas dans le batteur(« Kàste ») et coupaient les liens naturels des gerbes. Plus tard, les gerbes liées avec de la f icelle compliquaient encore plus la tâche : il fallait ôter la ficelle pour ne pas bloquer le batteur et risquer de faire tomber les courroies reliées au moteur.

C’était un travail très dur à cause de la poussière et de la chaleur sous les tuiles de la grange. Ceux qui se trouvaient sur le tas de céréales nouaient le bas de leur pantalon pour que les souris ne puissent pas y grimper !

Le grain était monté au grenier par les costauds : il y avait toujours des volontaires, un peu par orgueil ! Pourtant, ce n’était pas rien : porter sur le dos quatre-vingts ou cent kilos, traverser la cour, monter au grenier par un escalier assez raide, vider le sac et ensuite revenir prendre le suivant qui ne tardait pas à être plein à son tour. Pour une caisse de bières, ils étaient prêts à porter jusqu’à 120 kilos !

Le battage se faisait dans un certain ordre : d’abord l’avoine, ensuite le seigle, puis le blé et enfin l’orge, dans le sens inverse des récoltes puisque les gerbes des dernières récoltes cachaient celles qui avaient été déposées en premier dans la grange, c'est-à-dire l'orge.

Dans certaines granges, la paille reprenait la place où étaient entreposées les céréales à battre. Il fallait donc d’abord charger la paille sur des charrettes, pour les décharger à nouveau à la fin du battage. En cas de pluie, les charrettes étaient bâchées ou vite entreposées dans une grange libre aux alentours. Dans d’autres, un emplacement était déjà prévu pour stocker la paille. Ce qui était un gain de temps.

A l’issue du battage, les céréales étaient stockées dans des locaux aérés avec des compartiments pour chaque sorte. Dans certains greniers, les sacs remplis de grains étaient posés au sol. Au milieu du sac, un bâton en noisetier permettait de remuer de temps en temps pour éviter les moisissures.

Améliorations de la batteuse

La machine fut modifiée à plusieurs reprises pour apporter du confort à l'équipe :

- installation d'un moteur électrique à la place de la locomobile à vapeur

- puis mise en place d'un monte-charge pour mettre les sacs de grains à la hauteur des porteurs alors que jusque-là, il fallait un troisième homme pour aider à hisser les sacs sur le dos des porteurs. Les enfants s’amusaient à sauter du haut du monte-charge.

- Et plus tard on y a aussi ajouté une soufflerie avec gaine pour évacuer les enveloppes des grains. Auparavant ce travail était effectué par les adolescents qui les emportaient dans de grands paniers en osier jusqu’à la remise. Leur seul salaire était le repas de midi. Ces enveloppes étaient mélangées par la suite avec des betteraves fourragères râpées (« Kùrzfuetter ») pour nourrir le bétail.

Une journée de battage

La journée démarrait à 6 heures avec une bonne gorgée de schnaps, le moteur de la machine ronronnait déjà. Puis les hommes rejoignaient leur poste. Vers 7h30, venait une pause d’une bonne demi-heure pour avaler du café, une soupe de flocons d’avoine ou même le vin «fabrication maison», du pain beurré avec de la charcuterie. C’était déjà le moment des premières blagues ! Le travail se poursuivait ensuite jusqu’à midi, heure du repas.

Le repas de midi était forcément très apprécié: civet de lapin et pâtes, saucisse à frire et purée de pommes de terre, traditionnel pot-au-feu avec tout son accompagnement. Pour la préparation de ces repas, les voisines prêtaient souvent main-forte à la maîtresse de maison dont la réputation était en jeu. Parfois la soirée se terminait tard sur un air d’accordéon et de chants. Malheureusement il fallait penser au lendemain où l’activité reprenait. Tous les enfants du quartier, qu’ils aient aidé ou pas, se retrouvaient pour s’amuser dans la cour.

Ces journées de battage étaient des vraies fêtes entre l’arrivée de la machine, le battage et le départ de la batteuse vers un autre lieu. Tout ce monde animait avec bonne humeur et avec efficacité les cours de ferme.

Une fois le battage fini, la batteuse était transportée dans une autre grange. Ce transport était souvent difficile car les chevaux paniquaient à cause du bruit et du poids de ce matériel. Mais l’enthousiasme des batteurs après un bon repas bien arrosé aidait bien. Pour sortir la machine en marche arrière, ils étaient au moins à trois pour tenir le timon et passer le caniveau. Avec l’arrivée des tracteurs, cette opération devint plus facile.

Dans la ferme suivante, la machine devait encore être installée dans la même soirée avec l’alignement, la pose des courroies, la mise en place des gaines de soufflerie, les premiers essais car le travail redémarrait le lendemain dès 6 heures. En cas de panne, la maintenance était assurée par l’atelier d’usinage d’Ernest Fischer (« s’Drahjer’s Dìcker ») et de son fils René.

Fin de l'époque de la batteuse

D'autres batteuses que celle du Crédit Mutuel étaient utilisées à Plobsheim : l'une d'entre elles se trouvait en face du restaurant « au Moulin » et appartenait à la famille Antoni. Celle de la famille Schreiber du restaurant «au Sapin vert» à Eschau-Wibolsheim était également utilisée. Enfin une batteuse de dernière génération d’une belle couleur bleu clair appartenant à la famille Zeyssolf venait d’ Obenheim. Elle avait l’avantage d’économiser deux hommes car elle était équipée d’un convoyeur à paille.


Mais en 1959, l’arrivée de la première moissonneuse-batteuse en CUMA (Coopérative d’Utilisation de Machines Agricoles) des familles Bapst et Goetz de la rue du Rhin mit fin de cette belle aventure qui reste encore dans la mémoire des Anciens de Plobsheim. D’autres moissonneuses-batteuses furent achetées par la suite. Ces machines ramassaient les tiges dans les champs, les battaient, mettaient les grains directement dans les sacs en jute et liaient les bottes de paille.

Dommage que cette batteuse mécanique de Plobsheim ait été vendue. L’association Le Giessen aurait pu la présenter lors des Journées européennes du Patrimoine !

 

Source :
Giessen Infos n°36 : le battage mécanique à l'ancienne

Un grand Merci à Albert Muthig, Alfred Eckert, Auguste Sprauel et tout particulèrement à Charles Lutz

 

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