La culture du tabac

La culture du tabac était très importante en Alsace et ce, même jusqu'au milieu du 20e siècle. Elle a remplacé la culture du chanvre à la fin du 19e siècle, cette dernière n'étant plus rentable. 

Jusqu’en 1970, la SEITA, Société d’Exploitation lndustrielle du Tabac et des Allumettes disposait du monopole de cette culture et jusqu’en 1976 elle avait aussi le monopole de la fabrication et de la vente de tabac et d’allumettes.

C’était une entreprise publique fondée en 1926. Elle contrôlait 22 manufactures de tabac réparties dans toute la France et fabriquait exclusivement les marques Gauloises et Gitanes.

Le semis du tabac

Les minuscules graines de tabac étaient fournies par la SEITA : 13000 grains par gramme.
Fin mars, les graines étaient mises à germer, mélangées à du terreau maintenu humide dans une terrine placée sur le haut du vaisselier dans la cuisine bien chauffée. On guettait impatiemment la venue des premiers germes.

Pendant ce temps, on préparait la couche, «Dùwàckgütsch», dans le coin le plus ensoleillé du potager. Entre des murets en planches, on déposait 30 cm de fumier puis du terreau bien nivelé. L’ensemencement des germes de tabac était une opération délicate. La couche humidifiée était recouverte de châssis pour la protéger du soleil et des poules. On l’aérait de temps en temps.

En mai, on arrosait bien les petits plants pour pouvoir les sortir sans les abîmer. On les empilait par tas de 100 puis on les rangeait dans des paniers recouverts d’un sac mouillé afin de les maintenir au frais.

La plantation

La terre du champ était bien préparée, bien aplanie. On plantait environ 30000 à 45000 plants par hectare. Toute la famille était réquisitionnée. A deux, on maniait la chaîne de plantation, « D’Setzkett» : 2 pieux séparés par une chaine de 20 mètres formée de bouts de fil de fer de 35 cm. On creusait un trou au niveau de chaque œillet. Avec un arrosoir en tôle galvanisée, on y versait un peu d’eau. Les femmes y repiquaient les plants à genoux. C’était un travail très précis et délicat, répété 2 à 3 fois par semaine.

L’agriculteur devait respecter le nombre de pieds déclarés sur l’étiquette placée au début du champ.

«S’Dùwàckdafele» : la plaque-étiquette

Cet objet est une plaque qui servait au contrôle de la culture du tabac par l’Etat. Elle était fixée au bout d’une tige métallique et obligatoirement plantée devant le champ de tabac.

Plusieurs visites étaient prévues durant la période de la plantation.

Sur la protection en tôle est gravé G201, ce qui signifie que le champ appartient à Goetz au N° 201 (selon l’ancienne numérotation, aujourd’hui 12, rue de la poste) . A l’intérieur est glissée une feuille avec les informations suivantes :

Inspection de Strasbourg, secteur n°2,
commune de culture: Plobsheim, année 1969,
ièce n°1, lieudit du ROHREL (c’est au Sud Est du ban du village)

Nom du planteur : Mme Vve GOETZ Georges
Domicile: Plobsheim
n° du permis : 14

Date de transplantation : 26.05.1969.
Date des visites : 2e période : inventaire : 11 juin 1969

rangées : 34
pieds par rangée: 300
pieds plantés : 10200

3e période : sondage des vides : 11 juillet 1969, relevé d’écimage

Total : 10200, vides 20

 

Entretien fastidieux des champs de tabac

Quand le tabac avait poussé, commençait le travail fastidieux d’entretien. On devait butter chaque pied, désherber, sarcler avec une petite houe ou avec un cheval attaché devant un sarcloir.

Pour éviter que la plante ne pousse trop en hauteur, il fallait l’étêter à la main, «Diwàck-Kepfe», car il ne fallait pas laisser de fleurs sur les pieds. On mettait une goutte d’huile sur les tiges ébourgeonnées. En diminuant le nombre de feuilles, le reflux de la sève donnait à celles qui restaient plus d’ampleur, de vigueur et de qualité. Il fallait également l’effeuiller en comptant les feuilles sur pied : 14-15 feuilles. Si on gardait des feuilles en plus, on risquait une amende.

Certaines années la grêle s'invitait ou bien des maladies comme le mildiou, qui pouvaient réduire tous ces efforts à néant.

La récolte, l'enfilage et le séchage

La récolte commençait quand les feuilles de base devenaient plus claires et que celles du haut portaient des marbrures jaunâtres. La date de récolte jouait un grand rôle dans la qualité finale du produit.

On effeuillait la plante en prélevant d’abord les feuilles de base, puis celles du milieu et enfin celles du haut. Les feuilles étaient ensuite réunies en fagots.

Cette opération durait plusieurs semaines et demandait une main d’œuvre nombreuse. Cela tombait bien pour occuper les enfants pendant les vacances scolaires !

Les feuilles ramenées du champ étaient enfilées à l’aide de cette aiguille sur un fil spécial avec un écart de l’épaisseur de 2 doigts entre chaque feuille. Les femmes et les enfants étaient affectés à ce travail d’enfilage.

Puis ces ficelles entassées étaient accrochées rapidement pour laisser faner un peu le tabac et réduire son encombrement. Deux jours après il était suspendu entre 2 lattes pour le séchage définitif. Le séchage avait lieu dans des séchoirs en bois ventilés édifiés à Plobsheim dans le corps de ferme même, dans des greniers et des appentis. Il y avait des lattes partout avec des clous espacés de 10 cm. La feuille devait perdre 60% d’humidité. La couleur passait alors du vert au jaune puis au brun sous l’effet de l’oxydation. Cette opération durait environ 6 semaines. Cette technique s’appliquait au tabac noir cultivé en Alsace avant l'arrivée du tabac blond américain qui demande une autre forme de séchage.

 

Préparation pour la vente

Une fois les guirlandes sèches, elles sont assemblées en touffes : en novembre, les feuilles basses appelées «Rebut», puis en janvier, les feuilles hautes dites «Groser». On se réunissait pour le tri des feuilles dans la « Bebel stub », une pièce bien chauffée ou dans la cuisine pour séparer celles en mauvais état, les fines, les épaisses. Puis 25 feuilles étaient rassemblées en manoques ou «Bebel», « poupée ». Il fallait bien serrer 24 feuilles de la même catégorie, et avec une vingt-cinquième feuille, on attachait à la main les 24 autres feuilles en les enrobant d’un mouvement circulaire. On discutait et rigolait beaucoup pendant ce travail. Ensuite 40 manoques étaient réunies en un ballotin pressé dans un moule en bois et ficelé à 3 endroits. Il fallait 1000 feuilles réglementaires dans chacun des ballotins. Ceux-là attendaient ensuite dans la grange, bien protégés, jusqu’à la livraison.

La vente du tabac

Le grand jour attendu arrivait enfin pour les Plobsheimois : le tabac était livré au moyen d’un attelage hippomobile et plus tard en tracteur à Strasbourg à l’entrepôt de la SEITA, rue du Doubs. Le tabac était pesé et coté selon la qualité. Des experts nommés par le préfet extrayaient plusieurs manoques et estimaient la teinte, l‘épaisseur et l’état de quelques feuilles choisies au hasard. La rémunération versée au planteur était déterminée par le poids livré et la qualité du tabac. Et cette culture pouvait dégager un beau revenu deux fois par an, à la livraison des feuilles basses d’abord, puis des feuilles hautes. Les agriculteurs faisaient alors la tournée des Grands-Ducs et s’octroyaient un bon repas bien arrosé avant de retourner à leur domicile.

Mais on voit bien que la culture du tabac était complètement à la merci de l’administration et les planteurs sous la dépendance de la Régie depuis les semis jusqu’à la livraison.

En 1970, le règlement de la Communauté Européenne portant sur l’organisation commune des marchés du tabac entre en  vigueur : c’est la fin du monopole. La maitrise de la production appartient désormais aux agriculteurs. En 1971 nait la première coopérative agricole des planteurs de tabac en Alsace. En 1995, privatisation de la SEITA.

En 2006, une nouvelle réglementation européenne met fin aux aides directes pour la production du tabac.
La culture du tabac s’effondre en Alsace ainsi que dans toute la France. 

Sources :
- Article « Le tabac à Hindisheim dans les années 1930 » de G. Hansmaennel, Annuaire 1997, Société d’histoire des quatre cantons.
- Giessen Infos n°25 et 26 : articles écrits par Michèle Barthelmebs

 

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