Pourquoi du chanvre en Alsace ?

Au 18e siècle, la forte demande de textile et de cordages a favorisé le développement de la culture du chanvre et de sa transformation dans toute la région bordant le Rhin. Elle est même devenue la plus importante culture commerciale pendant un temps. Elle a contribué à l'amélioration de la qualité de vie de ces populations du Grand Ried après la période de guerres du 17e siècle (la Guerre de Trente ans de 1618 à 1648 et la Guerre de Hollande de 1672 à 1678).

Pour pouvoir récupérer les fibres du chanvre, une phase de rouissage est indispensable. Autrefois, après la récolte de ces hautes plantes nouées en gerbes, on les trempait, complètement immergées, dans des bassins d'eau, pendant une semaine à 10 jours, selon la température, pour laisser se diluer la gomme entre l'écorce et les fibres de chanvre à l'intérieur de la tige.

Les régions bordant le Rhin, aussi bien sur la rive badoise qu'alsacienne, avec leurs nombreux cours d'eau naturels ou de bras d'eau déviés, offraient des bassins naturels ou bien alimentaient des bassins creusés par la main de l'homme. Ce sont les routoirs, pour le rouissage du chanvre, étape essentielle pour produire une fibre.


Deux variétés différentes étaient principalement cultivées dans le Ried :
- Pour la corderie : chanvre à défaire à la main "Schleiss Hanf" longues fibres
- Pour le tissage :  chanvre à casser "Brech Hanf" ou "Spinn Hanf"

La période la plus florissante de la culture du chanvre se situe entre 1750 et 1820. Les plus belles fermes à colombages situées dans le Ried ont été construite dans cette période. Le volume de production des différentes sortes de chanvre était vraiment très important. Ainsi dans un texte de l'administration de Nassau adressé à la commune d'Altenheim il est écrit : « Si l'année sera bonne, on peut espérer de récolter plus de 10.000 quintaux des différentes sortes de chanvre dans l'année », ce qui équivaut à 500 tonnes.

Dans un petit livret sur l'agriculture à Ichenheim (en Allemagne) on pouvait lire en 1786 : « D'une année à l'autre, on pouvait produire et vendre entre 400 et 500 quintaux de chanvre par an dans ce village », c'est-à-dire entre 20 et 25 tonnes de chanvre de première qualité pour le tissage.

Et à Plobsheim ?

A Plobsheim, la culture du chanvre a pris une grande importance au 19e siècle. Un quart de la surface cultivée lui était consacrée. Le chanvre était utilisé à la fois pour la confection de cordages et pour celle de certains tissus, d'où la présence dans le village de cordiers et de tisserands en chanvre. On trouve encore dans quelques familles de Plobsheim des draps faits en fils de chanvre fins ainsi qu'une « rue des Cordiers ». Le chanvre était aussi vendu en ballots à des marchands. C'était pour les paysans un revenu non négligeable.

Par contre, aucune photo de cette activité à Plobsheim retrouvée pour l'instant. 

Photos anciennes de récolte et rouissage du chanvre dans l'Orne et la Sarthe

La culture du chanvre

L'hiver était la saison des labours profonds, car il fallait une terre fine et unie.

Après le passage de la herse au printemps, l'ensemencement pouvait commencer, en semi-dru et enterré à la herse. Les grains de chanvre, très fins et légers, étaient mélangés à du sable ou de la terre, pour qu'ils soit bien répartis lors des semailles. Après les semailles, l'arrosage devait être régulier et abondant.

Lorsque les plants de chanvre avaient atteint une certaine hauteur, il fallait les biner pour éliminer les mauvaises herbes. Tous ces travaux étaient réalisés à la main, avec la binette. Le chanvre étant à croissance rapide et recouvrant rapidement le sol, les mauvaises herbes ne repoussaient plus par la suite. Les hautes tiges de chanvre poussaient serrées et pouvaient atteindre entre deux et trois mètres de hauteur.

A la haute saison en été, on passait à l'arrachage des tiges. Par un coup de pied à la base des plants, la terre était éliminée des racines pour ne pas saturer inutilement l'eau dans le routoir.

Ensuite, on en faisait des gerbes d'égale longueur, liées évidemment avec des tiges de chanvre. Ces gerbes étaient mises à sécher au soleil, puis on les frappait contre un mur ou un arbre pour faire tomber feuilles et fleurs.

Le rouissage du chanvre

Commençait alors l'opération suivante : en charrettes on amenait les gerbes au routoir pour le rouissage des tiges de chanvre. Elles étaient disposées au fond des bassins, pour former comme des radeaux. Les gerbes étaient recouvertes de planches et de quelques pierres pour bien les noyer, car il fallait qu'elles trempent dans l'eau en permanence. On laissait "macérer" entre une semaine et dix jours, en fonction de la température, le temps que l'écorce (ou filasse) se détache du cœur de la fibre.

Au cours du 19e siècle, étant donné la quantité de chanvre produite à Plobsheim, il y avait un besoin conséquent de surface de bassins de rouissage. Les cours d'eau existants dans la commune n'y suffisaient plus ou étaient mal adaptés, l'eau courante emportant les gerbes. Les bras morts du Rhin qui étaient utilisés jusque-là commençaient à se dessécher du fait de la canalisation du Rhin commencée il y a quelques années plus tôt.

Dans ces conditions, la commune a exprimé le souhait de creuser un bassin de rouissage au nord du village, dans le secteur de la Niederau. Un bassin long de 800 m, de 20 m de large et de 1 m de profondeur a été creusé entre 1845 et 1852 aux frais de la commune sous l'égide du maire Koegler et terminé sous l'égide du maire Feltz en 1852. Pour l'alimenter, on a construit un barrage à poutrelles sur la rivière proche du bassin. Pendant un mois de l'année, du 15 août au 15 septembre, des poutrelles rajoutées dans le barrage faisaient monter le niveau de la rivière pour alimenter le routoir. Les familles de Plobsheim y avaient chacune leur emplacement pour faire tremper le chanvre.

Le séchage

Après environ une semaine, les pierres étaient enlevées et le chanvre récupéré. Les gerbes disloquées étaient disposés au soleil sur les prés environnants afin de les sécher. Il était important de disposer les plants bien séparés pour un séchage bien réparti.

Après un séchage complet, les gerbes étaient à nouveau liées et ramenées dans les granges des fermes. 

Les plants de chanvre étaient placés en travers des broyes (Knitsche ou Hanfknietsche) et broyés afin de broyer l'écorce et ainsi libérer les fibres se trouvant à l'intérieur.  

Cette opération devait être répétée plusieurs fois afin d'éliminer proprement l'écorce des fibres. 

Les fibres de chanvre étaient alors tirées dans le peigne afin d'éliminer proprement les petits restes de bois.  

D'un geste précis, les fibres peignées étaient alors tressés en écheveau.

Le chanvre était prêt à être transformé en cordage, en tissu ou encore mis en ballots, à être vendu.

La chasse de l'eau du routoir

Le rouissage était une opération extrêmement polluante pour l'eau y faisait mourir toute vie, poissons et végétaux. Seuls les crapauds y résistaient. A cette pollution pour la faune et flore s'ajoutait la pollution olfactive, puisque la fermentation dans ces bassins créait une puanteur exécrable.

A la fin du rouissage, des chasses d'eau étaient pratiquées pour débarrasser le routoir de cette eau. Celle-ci polluait alors le Rhin Tortu et faisait des ravages jusqu'au abords du moulin de la Ganzau.

Il n'est pas étonnant que toute création de routoir était soumise à une réglementation sévère.

Vous trouverez ici l'article consacré au routoir de Plobsheim, avec plus de photos.

L'utilisation du chanvre

En corderie :
C'est avec une machine entraînée par le maître cordier reculant, que les cordes étaient réalisées. Avec cette technique on pouvait confectionner des cordages presque sans fin. Le maître-cordier protégeait sa main des fibres tranchantes en faisant passer le chanvre sur un morceau de cuir.

Pour finir, un nœud coulant était tressé au bout de la corde.

Pour le tissu :
Pendants les mois d'hiver, alors que le travail des champs laissait un peu de répit, on se retrouvait le soir dans la « Stub » pour filer. Ce travail demandait beaucoup de doigté. Le fil, très fin, pouvait ensuite servir à tisser des vêtements ou des draps de lits.

Pour les filets de pêche :
Ce fil de chanvre très fin était utilisé aussi pour fabriquer des filets de pêche : à l'aide d'un gabarit qui indiquait la taille des mailles à respecter et d'une navette, le filet était « tricoté ».

La fin de la culture du chanvre

L'importation du coton en provenance de Chine ou d'Inde a fait au chanvre une telle concurrence que sa culture n'en était plus rentable. Le tabac a finalement remplacé le chanvre dans le secteur du Ried : vers 1860, les revenus obtenus grâce au tabac étaient supérieurs à ceux obtenus par la culture du chanvre.

Dans certaines régions, notamment la Normandie, le chanvre, après avoir été délaissé pendant plus d'un siècle, a refait son apparition depuis quelques années dans une logique de production textile française. Et pour contourner le problème de pollution des cours d'eau, le rouissage à terre a pris le pas sur le rouissage à l'eau.

Sources :
- "Histoire du routoir de Plobsheim" par R. Deiber, article paru dans le Giessen Infos n°6 de 2006
- "Histoire du routoir de Plobsheim" par R. Deiber, article paru en 2005 dans l'annuaire n°23 de la Société d'Histoire des Quatre Cantons

 

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